dimanche 19 décembre 2010

Le criminel de guerre maronite Samir Geagea et les divers trafics levantins

Monde 24/06/1995 à 05h57
La chute d'un seigneur de la guerre du Liban. Accusé de massacres, Samir Geagea, ancien chef des Forces libanaises, attend le verdict de la justice.

BOLTANSKI Christophe

La justice libanaise doit rendre aujourd'hui son verdict dans le

procès intenté contre Samir Geagea, ancien chef de la milice chrétienne des Forces libanaises, et accusé d'avoir organisé le meurtre, en octobre 1990, d'un de ses principaux rivaux dans le camp chrétien, Dany Chamoun, massacré avec toute sa famille. Geagea, qui fut un des plus puissants seigneurs de la guerre, apparus à la faveur de la guerre civile libanaise, dénonce depuis le début du procès un coup monté, destiné à l'abattre, en raison de son opposition à la mainmise de la Syrie sur le Liban.

Le 13 juin 1978, un groupe de 300 miliciens chrétiens se lancent à l'assaut d'Ehdene, la résidence d'été de l'ancien chef de l'Etat libanais Suleiman Frangié. Au cours des combats, son fils Tony Frangié, 36 ans, l'épouse de ce dernier, Véra, 32 ans, leur fille Jehane, tout juste trois ans, la femme de chambre et le chauffeur, sont tués. C'est Béchir Gémayel, chef de la milice des Forces libanaises, qui a ordonné l'attaque pour «punir» les penchants prosyriens des Frangié, un grand clan chrétien du Nord. Pour diriger l'opération, il a choisi un jeune interne en médecine, fils d'un caporal, déjà baptisé El-Hakim, le «Docteur», par ses compagnons d'armes: Samir Geagea. Les deux organisateurs de la tuerie expliqueront par la suite qu'ils ignoraient la présence de l'héritier du clan Frangié à l'intérieur du palais. Samir Geagea, blessé dès les premiers échanges de tirs, ne dissimule guère le sort qu'il réservait à Tony: «De toute façon, il ne pouvait pas manquer de se faire tuer, un jour ou l'autre», expliquera-t-il plus tard (1).

La chute d'Ehdene frappe le pays de stupeur. Pour la première fois, des chefs chrétiens se massacrent entre eux. Avec ce bain de sang, Samir Geagea lie son destin à celui de Béchir Gémayel. Quand le second réussit à s'imposer comme le principal leader maronite, Geagea devient naturellement son chef militaire. Béchir, en tant que cadet des Gémayel, sait qu'il doit bousculer la tradition s'il veut parvenir à ses fins. Pour s'emparer des Phalanges, le vieux parti fondé par son père dans les années 30 sur le modèle des mouvements fascistes européens, le jeune Béchir a créé en 1976 sa propre milice: les Forces libanaises (FL). Geagea en devient naturellement le chef militaire. En août 1982, Béchir est élu président de la République, à l'ombre des chars israéliens entrés dans le pays. Mais trois semaines plus tard, il meurt dans un attentat à la bombe.

Sa disparition laisse les miliciens maronites orphelins. Amine Gemayel succède à son frère. Il se fait élire chef d'Etat. Mais il se méfie des FL, qui le lui rendent bien. Dans le même temps, les Israéliens, après avoir occupé Beyrouth, tentent de s'extirper du bourbier libanais. En septembre 1983, ils évacuent presque sans prévenir la montagne du Chouf, laissant face à face chrétiens et druzes. Les Forces libanaises, arrivées dans les fourgons de l'ennemi, ont rompu par leurs exactions le fragile équilibre confessionnel qui avait survécu à la guerre. A la tête de ses hommes, Samir Geagea tente de défendre la localité de Deir el-Kmar, face aux combattants druzes de Walid Joumblatt, puis décroche. Les chrétiens du Chouf fuient en masse. Après ceux de la montagne, c'est au tour des chrétiens du littoral de prendre le chemin de l'exil.

Le fossé se creuse entre Amine Gémayel et Samir Geagea, chacun rendant l'autre responsable de la perte des régions chrétiennes du Sud. En 1985, la rupture est consommée. Le président ordonne la réouverture de la route côtière, au nord de Beyrouth, et la suppression du barrage de Barbara tenu par les hommes de Geagea. Ce poste militaire commande l'accès aux ports clandestins par où transitent armes, drogues, et marchandises (2). Au passage, les miliciens prélèvent leur dîme. Samir Geagea refuse d'obtempérer. Il est exclu de la direction des Phalanges. Le 12 mars 1985, il se soulève, avec l'aide d'un vieux routier de la politique libanaise, Karim Pakradouni, et d'Elie Hobeika, chef des renseignements des FL et responsable des massacres contre les Palestiniens des camps de Sabra et Chatila. En quelques heures, et sans coup férir, le triumvirat conquiert les Forces libanaises. Un an plus tard, Elie Hobeika, qui fraye avec la Syrie, est évincé (3).

Débarrassé de ses rivaux, Samir Geagea devient alors un des plus puissants seigneurs de la guerre du Liban. Il transforme sa milice en une véritable armée. Il acquiert une immense fortune grâce aux taxes qu'il prélève d'un bout à l'autre du «Marounistan» (le pays maronite). Surtout, il sait réinvestir son trésor de guerre dans de nombreuses sociétés prospères. Il contrôle la chaîne de télévision la plus regardée, LBC (Lebanese Broadcasting Corporation), ainsi qu'une radio, la Voix du Liban. Pour parfaire son image de moine-soldat, il aime citer Teilhard de Chardin et rêve à haute voix d'un mini-Etat chrétien. Mais Amine Gemayel, en fin de mandat, nomme Premier ministre à titre provisoire le général Michel Aoun, chef d'état-major de l'armée. Non reconnu par les leaders musulmans, il cohabite difficilement dans le réduit chrétien avec Samir Geagea. Des échauffourées éclatent entre l'armée et les FL.

En 1989, le général Aoun lance sa «guerre de libération nationale» contre l'occupant syrien. Samir Geagea se rallie d'abord à son combat, puis le «lâche» en adhèrant aux accords conclus par les députés libanais à Taëf (Arabie saoudite) afin de mettre fin à la guerre civile. Ce revirement plonge le camp chrétien dans une terrible guerre fratricide. De Jounieh à Beyrouth-Est, l'armée et les FL s'affrontent à l'arme lourde. Des familles se déchirent. La blessure ne se refermera jamais. En octobre 1990, la Syrie porte l'estocade au général Aoun. Quelques jours après sa chute, un de ses principaux alliés chrétiens, Dany Chamoun, fils de l'ancien président Camille Chamoun, est assassiné avec sa femme et ses deux enfants. Samir Geagea semble être sorti vainqueur de la guerre. A part lui, tous les principaux dirigeants chrétiens sont morts ou en exil.

Il refuse pourtant, contrairement aux autres seigneurs de la guerre, de rentrer dans le gouvernement et s'érige en principal opposant à la mainmise syrienne sur le pays. En février 1994, une bombe explose dans une église au nord de Beyrouth: les autorités accusent les FL. Samir Geagea est emprisonné et son parti dissous. La justice exhume, malgré l'amnistie, d'autres dossiers contre le «Docteur», notamment le meurtre de Dany Chamoun. A l'issue d'une instruction expéditive, au cours de laquelle plusieurs inculpés diront avoir été torturés, Samir Geagea est traduit en procès devant une Haute Cour de justice. L'affaire de l'Eglise se dégonfle rapidement, mais l'accusation de meurtre contre Chamoun demeure, et risque de marquer la fin du dernier seigneur de la guerre libanais.

(1) La guerre de Mille ans, par Jonathan Randal. Grasset, 1984.

(2) Guerres maronites, par Régina Sneifer-Perri. L'Harmattan, 1995.

(3) Le Piège, par Karim Pakradouni. Grasset, 1991.
Source : http://www.liberation.fr/monde/0101145710-la-chute-d-un-seigneur-de-la-guerre-du-liban-accuse-de-massacres-samir-geagea-ancien-chef-des-forces-libanaises-attend-le-verdict-de-la-justice