samedi 5 mars 2011

Deux criminels de guerre assyro-chaldéens de la Première Guerre mondiale : le patriarche Mar Shimoun et le "général" Agha Petros

Stéphane Yerasimos, "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 158-161 :

"Devant les nouvelles de la révolte de Van, les détachements arméniens accélèrent leurs préparatifs et quittent Erivan le 28 avril [1915]. Trois jours plus tard, Halil Bey se trouve à Dilman, au nord de l'Ourmia, face au premier détachement arménien, celui d'Antranik. Le lendemain, la bataille est encore indécise, quand le commandant turc reçoit un télégramme lui annonçant la révolte de Van et la nécessité de rentrer pour protéger la route de Mossoul à travers Bitlis. Le temps que Halil Bey arrive à Bitlis avec une armée en très mauvais état, harcelée le long du parcours par les Kurdes, les détachements arméniens entrent à Van le 18 mai et entreprennent le « nettoyage » des rives du lac. En même temps une colonne russe se dirige à travers Baskale vers le pays nestorien et, cette fois-ci, Mar Shimoun semble convaincu de participer au front chrétien qui doit courir du Caucase à Mossoul. Des membres de la communauté nestorienne [assyro-chaldéenne], très importante dans cette ville, hésitant à suivre le patriarche à cause de la proximité des Turcs, sont assassinés par ses émissaires.

Devant l'aggravation de la situation, les Turcs, en agitant le danger chrétien, arrivent à rallier les Kurdes et reprennent progressivement les bords du lac Van. Le 4 août, les Russes doivent quitter Van et évacuer sa population arménienne. En été 1915, la situation revient au point de départ, mais 300 000 Arméniens sont réfugiés dans le Caucase et se trouvent entassés dans des conditions dramatiques autour d'Erivan, tandis que les déportations continuent sur tout le reste de l'Anatolie. De leur côté, les Nestoriens, pressés au nord par les Kurdes et au sud par un détachement turc venu de Mossoul, quittent les hautes vallées du Zab, où ils étaient installés depuis des millénaires, pour se réfugier dans la plaine d'Ourmia. (...)

L'événement le plus important, entre la révolution de Février et celle d'Octobre, est, toutefois, l'autodémobilisation de l'armée du Caucase, qui fond complètement au cours de l'été et de l'automne 1917. La disparition des autorités russes donne l'occasion aux réfugiés arméniens de revenir dans leurs villages sous la protection des milices arméniennes, ce qui entraîne des actes de vengeance et les représailles des bandes kurdes. L'évolution de la situation militaire inquiète les Arméniens, mais aussi les chefs des missions militaires de l'Entente dans le Caucase. Ainsi, le plan du front chrétien, tenté par les Russes en 1914-1915, sera repris à une plus grande échelle par l'intermédiaire des attachés militaires alliés à Tiflis. Ce front doit comprendre les Grecs du Pont (région de Trabzon), les Géorgiens, les Arméniens et les Nestoriens de la région d'Ourmia.

A la mi-octobre, le général Barter, chef de la mission militaire britannique en Russie, propose à Londres l'envoi des conscrits arméniens dans l'armée russe (environ 130.000 hommes) au Caucase. Le chef d'état-major impérial britannique, W. Robertson, appuie la proposition et porte la question devant le cabinet de Guerre, demandant l'utilisation du plus grand nombre possible d'Arméniens au Caucase et au nord de la Perse et de proposer même à cet effet aux Etats-Unis d'y envoyer leurs immigrés arméniens. Le cabinet britannique accepte la proposition et télégraphie en ce sens à Washington. Entre-temps, le gouvernement provisoire russe, sous la pression des comités arméniens, prend des décisions en ce sens, qui sont interrompues par la révolution d'Octobre.

Celle-ci ne fait qu'accélérer les initiatives de l'Entente. Le chef de la mission militaire britannique à Tiflis, Offley Shore, contacte Antranik au mois de décembre. Celui-ci promet de lever 10 000 irréguliers en un mois et de doubler ce chiffre en trois mois s'il reçoit de l'argent, des armes et des officiers britanniques. Ces forces sont essentiellement destinées à la région sensible Van-Ourmia, où une coalition entre Antranik, Mar Shimoun et l'inévitable Simko est prévue. Celui-ci, invité par les agents britanniques à la mission protestante américaine du Dr. Shedd à Van, accepte de coopérer.

Plus au nord, le colonel Chardigny, représentant militaire français à Tiflis, écrit au métropolite grec de Trabzon, Chrysanthos, pour lui demander sa participation à une division grecque à créer entre Batoum et Trabzon. Chrysanthos, mesurant le danger, refuse poliment. (...)

Les Alliés ne lésinent pas sur les moyens, d'autant plus que dans le vide laissé par les Russes se trouvent les pétroles de Baku. Le cabinet de Guerre britannique autorise le 7 décembre A.J. Balfour, le ministre des Affaires étrangères, à financer les Arméniens avec les fonds de l'Intelligence militaire et demande, le 14 du mois, à Marling, l'ambassadeur à Téhéran, d'ouvrir aussitôt un crédit. La somme affectée par les Britanniques s'élève à 20 millions de livres sterling. La somme mise à la disposition du colonel Chardigny, lors du Comité de guerre tenu à Paris le 12 décembre, est de 20 millions de francs. Le 15, Londres informe Shore à Tiflis que les Géorgiens et les Arméniens sont autorisés à acheter des armes et autres matériels militaires aux Russes en retraite. Le mémorandum, préparé par deux membres du cabinet britannique, lord Milner et lord Cecil, et accepté le 22 décembre par Clemenceau, précise : « Finalement, nous sommes obligés de protéger, si possible, les Arméniens survivants, non seulement pour sauvegarder les flancs de nos forces mésopotamiennes en Perse et dans le Caucase, mais aussi parce qu'une possible union des Arméniens avec un Etat géorgien autonome ou indépendant sera la seule barrière contre le développement d'un mouvement touranien qui pourrait s'étendre de Constantinople à la Chine ». Le lendemain, un accord franco-anglais est signé : l'Ukraine, la Bessarabie et la Crimée sont placées dans la sphère d'influence française, les territoires cosaques, le Caucase et le Kurdistan dans la sphère britannique. Aussitôt Londres décide d'envoyer une mission militaire au Caucase. Ce sera la célèbre mission Dunsterville dont il sera question plus loin.

L'application de ce dispositif à la région d'Ourmia donnera des résultats catastrophiques. Ourmiya, ville de 30 000 habitants, dont un quart de chrétiens, est déjà sous pression avec l'arrivée des Nestoriens de Mar Shimoun. Le lieutenant français Gasfield, arrivé le 24 décembre en tant que représentant du colonel Chardigny, essaye de constituer quatre bataillons nestoriens avec les armes laissées par les Russes. Les Nestoriens utilisent leur armement pour piller la ville et attaquer les villages musulmans. Les Persans d'Ourmia se soulèvent en février, mais le soulèvement est noyé dans le sang. En mars, Mar Shimoun est assassiné par Simko et les Nestoriens se vengent cette fois sur les Kurdes des environs. En attendant les Turcs, la plaine d'Ourmia plonge dans l'horreur."


Celal Sayan, La construction de l'Etat national turc et le mouvement national kurde, 1918-1938, Villeneuve d'Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2002, p. 495 :


"La première opération contre les avant-gardes turques fut lancée en avril [1918], au sud de la plaine d'Urmiye. Les contingents d'Agha Petros lancés dans la bataille, qui étaient composés essentiellement des hommes de la tribu Cilu, emportèrent une brillante victoire qui étonna les officiers français. Mais vers le nord la menace des forces turques se faisait sentir plus clairement.

Cependant, les massacres et exactions commis par les Assyriens contre la population musulmane notamment contre les Kurdes étaient devenus insupportables et avaient mis les diplomates dans un grand embarras. Les Américains devinrent très hostiles aux agissements des Chaldéens ; massacres et pillages ne pouvaient que compromettre les intérêts de leur mission. Les membres de la tribu Cilu (Djilou) très en colère contre les Américains, reprochaient à ces derniers de protéger les musulmans en leur donnant asile."


Edward W. C. Noel, major des services secrets de Sa Majesté, rapport de 1919, cité par Stanford J. Shaw dans From Empire to Republic. The Turkish War of National Liberation, tome II, Ankara, TTK, 2000, p. 922 :

"Au terme de trois mois passés à sillonner la région occupée et dévastée par l’armée russe, ainsi que par ses supplétifs chrétiens, durant le printemps et l’été 1916, je n’ai aucune hésitation à dire que les Turcs pourraient présenter autant de charges valables contre leurs ennemis que ceux-ci n’en ont présentés contre les Turcs dans la lettre du colonel Agha Petro. Selon les témoignages quasi unanimes des habitants comme des autres témoins oculaires, les Russes, à l’instigation des Nestoriens et des Arméniens qui les accompagnaient, leur chef étant Agha Petro lui-même, tuèrent et massacrèrent sauvagement, sans distinction d’âge ni de sexe, tous les civils musulmans qui tombèrent entre leurs mains. Un exemple typique peut être fourni par l’anéantissement de la ville de Rowanduz, et le massacre général de ses habitants.

Alors que le colonel Petro peut citer des exemples isolés d’atrocités turques, celui qui voyage dans les districts de Rownaduz et Neri pourra trouver des preuves très nombreuses, systématiques, des horreurs commises par des chrétiens contre les musulmans. Il est difficile d’imaginer quelque chose de plus total, de plus complet. Je mentionnerai aussi que, selon le témoignage des populations kurdes, le colonel Agha Petros est le mauvais génie des Russes, et fut en grande partie responsable des excès commis par eux."


Voir également : Le massacre des Kurdes par les Arméniens et Assyriens

La culpabilité des Assyro-Chaldéens dans la répression coloniale contre les Kurdes