jeudi 21 avril 2011

Georges Corm, un Maronite nostalgique de l'Empire ottoman

Georges Corm a été ministre des Finances de la République libanaise (1998-2000) :

"Je partage l’idée d’Hubert Védrine : la Méditerranée est une mer conflictuelle. Je dirai même que la Méditerranée de type impérial, celle de l’Empire romain d’Occident puis d’Orient, des Grecs, apparaît peut-être plus sympathique à notre imaginaire romantique. C’est aussi vrai de la Méditerranée de l’Empire ottoman où on pouvait circuler d’un pays à l’autre sans visa ni passeport. Dans son remarquable livre « Vidal et les siens », Edgar Morin a raconté que son père, arrivé à Marseille au début du XXème siècle, ne s’habituait pas à l’idée de frontière, à l’idée que, pour sortir de France, il lui fallait présenter un passeport. À une époque, les Arabes, eux aussi, ont fait de la Méditerranée un grand espace incluant une grande partie de la péninsule ibérique. (...)

La ligne de fracture en Méditerranée n’est pas imputable à l’islam, elle a d’abord été purement temporelle. On se souvient des affrontements entre Romains et Carthaginois, puis entre Empire romain d’Orient et Empire romain d’Occident et à l’intérieur même du monde chrétien, puisque plus tard sera consacré le schisme entre l’Eglise orthodoxe et celle de Rome. C’est de l’intérieur de la Méditerranée que vient cette énorme rupture. On attribue la ligne de fracture à l’arrivée de l’islam, que ce soit l’islam turc qui, par deux fois, fut sur le point de faire tomber Vienne ou l’islam arabo-maghrébin qui réalisa l’Andalousie. Nous oublions que notre rive de la Méditerranée a toujours pratiqué la double et même la triple culture, en tout cas jusqu’au début du colonialisme – ou jusqu’à l’arrivée des Turcs, on peut en débattre. À Beyrouth au VIème siècle, on parlait l’araméen, la langue du peuple, la langue du Christ. Mais les élites connaissaient le grec et le droit était enseigné en latin dans une des écoles les plus prestigieuses de l’empire Byzantin. L’Empire ottoman a été un formidable empire gréco-turc, arménien et arabe. J’ai consacré tout un ouvrage à montrer comment l’idée de l’État-nation moderne, arrivée un peu comme un éléphant dans un jeu de quilles, a, sur son passage, peu à peu réduit ces très grandes diversités culturelles, ethniques, religieuses. Nous en voyons hélas une illustration dans l’Irak occupé par les États-Unis, notamment avec le sort des Chrétiens."

Source : http://www.fondation-res-publica.org/Faire-souffler-l-esprit-republicain_a543.html