vendredi 21 octobre 2011

L'accusation de crime rituel : l'antisémitisme calomniateur et lourd de conséquences des chrétiens d'Orient

Pierre-André Taguieff, La judéophobie des Modernes : des Lumières au jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 294 :

"L'accusation de crime rituel, d'origine européenne, païenne puis chrétienne, a été acclimatée au cours du XIXe siècle au Moyen-Orient, à travers
plusieurs affaires dues à des accusateurs chrétiens, puis intégrée au XXe dans le discours antijuif du monde arabo-musulman. Selon Bernard Lewis, on ne trouve pas trace dans le monde musulman de « cette forme particulière de calomnie antijuive durant toute la période classique ». L'historien en repère les premières manifestations en terres d'islam au cours de la seconde moitié du XVe siècle, mais elles restent jusqu'à la fin du XIXe siècle le fait des milieux chrétiens : « Sa première apparition date du règne du sultan ottoman Mehmed le Conquérant et eut presque certainement pour origine l'importante minorité grecque-orthodoxe issue de l'empire Byzantin, où de telles accusations étaient monnaie courante. Elles demeurèrent sporadiques sous les Ottomans et furent régulièrement condamnées par les autorités. Ce n'est qu'au XIXe siècle que, prenant les proportions d'une véritable épidémie, elles se répandirent dans tout l'Empire, allant parfois jusqu'à déclencher des émeutes populaires. » C'est au début du XXe siècle que les accusations de meurtre rituel lancées régulièrement par les communautés chrétiennes dans le monde musulman commencent à être reprises par les milieux musulmans eux-mêmes. En 1910, l'un des premiers signes de l'islamisation de l'accusation surgit en Iran, lorsqu'un pogrom est déclenché à Chiraz dans le quartier juif par des rumeurs de crime rituel : les accusateurs sont musulmans, comme la jeune victime supposée, une petite fille de quatre ans. Le pogrom fait 12 morts et plus de 50 blessés parmi les Juifs de Chiraz, lesquels, au nombre de 6 000, sont dépouillés de tous leurs biens."

Henri Nahum, "Portrait d'une famille juive de Smyrne vers 1900", in Paul Dumont et François Georgeon (dir.), Vivre dans l'Empire ottoman : Sociabilités et relations intercommunautaires (XVIIIe-XXe siècles), Paris, L'Harmattan, 1997, p. 166-167 :

"(...) collectivement les relations [des Juifs] avec les communautés grecque et arménienne sont souvent conflictuelles. Périodiquement, aux alentours de la Pâque juive, la communauté juive est accusée d'avoir assassiné un enfant chrétien pour mêler son sang au pain azyme. Des émeutiers grecs et arméniens font irruption dans le quartier juif, molestent les passants, cassent les devantures des magasins, pillent les marchandises. On a beau retrouver quelques jours plus tard l'enfant disparu qui en général a fait une fugue, rien n'y fait : la calomnie de meurtre rituel renaît l'année suivante. A Smyrne, il y a eu des incidents analogues en 1888, 1890, 1896. Quelques mois après la photographie qui fait l'objet de cet article, en mars 1901, un jeune Grec disparaît. La foule envahit le quartier juif, conspue l'archevêque orthodoxe qui essaye de calmer les émeutiers, monte au clocher de l'église et sonne le tocsin. Le vali (gouverneur) rétablit le calme et ordonne un procès. On retrouve le jeune garçon disparu qui était allé passer quelques jours à Tchechmé chez des amis. Au procès, les avocats grecs, tout en essayant de défendre leurs clients, condamnent la calomnie de meurtre rituel. A ce procès est directement mêlé le fiancé de l'une des jeunes filles Mizrahi, qui en fait la chronique."