lundi 7 novembre 2011

Le rôle déterminant des chrétiens d'Orient dans l'émergence d'un nationalisme arabe séparatiste et xénophobe

François Georgeon, "Le dernier sursaut (1878-1908)", in Robert Mantran (dir.), Histoire de l'Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989, p. 534-535 : 

"(...) c'est d'abord dans les provinces arabes de l'empire que le sultan ['Abdül-Hamîd] craignait de voir surgir des tendances séparatistes. Très tôt il semble avoir soupçonné l'Angleterre de vouloir jouer la carte arabe contre le pouvoir ottoman. Or dès la fin de l'année 1876 commençait dans des journaux arabes publiés à Londres une véritable campagne en faveur d'un califat arabe. La thèse soutenue était que le califat avait été usurpé par les Ottomans et qu'il devait être restitué aux Arabes à qui il revenait de droit. Ces idées, défendues au début surtout par des Libanais chrétiens, avaient été reprises avec éclat par Wilfrid Scaven Blunt, poète et agent britannique, dans un ouvrage paru en 1881 et intitulé The Future of Islam.

Précisément, au moment où ces idées commençaient à être formulées en Europe, une certaine agitation gagnait les provinces arabes de l'empire. En 1880-1881, des libelles et des placards faisaient leur apparition à Beyrouth, à Alep, à Damas et à Bagdad, appelant les populations arabes à secouer la tutelle ottomane. Les observateurs constatent qu'une atmosphère hostile aux Turcs est en train de se développer, et 'Abdül-Hamîd y voit la main de l'Angleterre. D'abord restreint à un petit groupe de Libanais chrétiens, le thème du califat arabe ou même d'un Etat arabe va faire peu à peu son chemin. En 1902 paraissait au Caire La Mère des cités du Syrien al-Kawâkibi, ouvrage dans lequel l'auteur proposait un pouvoir uniquement spirituel dont le centre serait La Mecque (« la Mère des cités »). Quelques années plus tard, Neguib 'Azury [maronite] exposera l'idée d'un nationalisme arabe dans un livre en français intitulé Le Réveil de la nation arabe dans l'Asie turque.

C'est par rapport à ce danger, encore diffus, de séparatisme dans les provinces arabes qu'il convient surtout d'apprécier le « panislamisme » de 'Abdül-Hamîd. Il est un des éléments d'une politique que l'on peut dire « arabe », et qui cherchait à arrimer plus solidement les provinces arabes à l'Etat ottoman. La religion était un moyen parmi d'autres pour parvenir à cette fin. Pour répondre à l'idée du califat arabe, le sultan encourageait la publication d'ouvrages de propagande en arabe, défendant la légitimité du califat ottoman."

Voir également : Le règne du sultan ottoman Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : une "belle époque" pour les chrétiens d'Orient