vendredi 17 août 2012

La légitimité d'Atatürk, selon le chrétien libanais Amin Maalouf

Amin Maalouf, Le dérèglement du monde, Paris, Grasset, 2009, p. 112-115 :

"Mais avant de m'attarder sur le parcours de Nasser, j'aimerais tenter de cerner un peu mieux cette notion de « légitimité patriotique ». A travers un cas particulier, très particulier, et peut-être même unique dans l'histoire moderne du monde musulman, celui d'un dirigeant qui a pu conduire son peuple hors de la débâcle, qui a mérité de ce fait sa légitimité combattante, et qui a remarquablement montré la force d'un tel atout et comment on pouvait s'en servir. Je veux parler d'Atatürk.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que le territoire de l'actuelle Turquie était partagé entre les différentes armées alliées, et que les puissances réunies à Versailles ou à Sèvres disposaient sans états d'âme des peuples et des terres, cet officier de l'armée ottomane avait osé dire non aux vainqueurs. Quand tant d'autres se lamentaient des décisions iniques qui les frappaient, Kemal Pacha avait pris les armes, chassé les troupes étrangères qui occupaient son pays, et imposé aux puissances de réviser leurs projets.

Cette conduite rare (je veux dire à la fois l'audace de résister à des adversaires réputés invincibles, et la capacité de sortir gagnant de ce bras de fer) valut à l'homme sa légitimité. Devenu, du jour au lendemain, « père de la nation », l'ancien officier avait désormais un mandat de longue durée pour remodeler à sa guise la Turquie et les Turcs. Ce qu'il entreprit avec vigueur. Il mit fin à la dynastie ottomane, abolit le califat, proclama la séparation de la religion et de l'Etat, instaura une laïcité rigoureuse, exigea de son peuple qu'il s'européanise, remplaça l'alphabet arabe par l'alphabet latin, obligea les hommes à se raser et les femmes à ôter leurs voiles, échangea lui-même son couvre-chef traditionnel contre un élégant chapeau à l'occidentale.

Et son peuple le suivit. Il le laissa bousculer les habitudes et les croyances, sans trop rechigner. Pourquoi ? Parce qu'il lui avait rendu sa fierté. Celui qui restitue au peuple sa dignité peut lui faire accepter bien des choses. Il peut lui imposer des sacrifices, des restrictions, et il peut même se montrer tyrannique ; il sera quand même écouté, défendu, obéi ; non pas indéfiniment, mais longtemps. Même s'il s'en prend à la religion, ses concitoyens ne l'abandonneront pas pour autant. En politique, la religion n'est pas un but en soi, c'est une considération parmi d'autres ; la légitimité n'est pas accordée au plus croyant, mais à celui dont le combat rejoint le combat du peuple.

Peu de gens en Orient ont vu une quelconque contradiction dans le fait qu'Atatürk se soit battu avec acharnement contre les Européens alors que son rêve était d'européaniser la Turquie. Il ne se battait pas contre ceux-ci ou ceux-là, il se battait pour être traité avec respect, comme un égal, comme un homme, non comme un indigène ; dès lors que leur dignité était rétablie, Kemal et son peuple étaient prêts à aller très loin sur le chemin de la modernité.

La légitimité acquise par Atatürk lui survécut, et aujourd'hui encore la Turquie est gouvernée en son nom. Même ceux qui ne partagent pas ses convictions se sentent contraints de lui manifester une certaine allégeance. On peut se demander néanmoins combien de temps l'édifice tiendra face au radicalisme religieux qui monte, et alors que l'Europe s'apeure. Comment les kémalistes pourraient-ils convaincre leur peuple de s'européaniser si les Européens lui répètent trois fois par jour qu'il n'est pas européen et qu'il n'a rien à faire parmi eux ?

Bien des dirigeants du monde musulman rêvèrent d'imiter l'exemple de la Turquie. En Afghanistan, un jeune roi de 26 ans, Amanullah, accéda au pouvoir en 1919, et voulut suivre les traces d'Atatürk. Il lança son armée à l'assaut des troupes anglaises d'occupation, et obtint que l'on reconnaisse l'indépendance de son pays. Fort du prestige ainsi acquis, il s'engagea dans des réformes ambitieuses, interdit la polygamie et le port du voile, ouvrit des écoles modernes pour les garçons et les filles, encouragea l'apparition d'une presse libre. L'expérience dura dix ans, jusqu'en 1929, date à laquelle Amanullah fut chassé du pouvoir par une conjuration de chefs traditionnels qui l'accusèrent d'impiété. Il mourut en exil à Zurich en 1960."

Voir également : L'honnêteté de Georges Corm sur le kémalisme