dimanche 23 février 2020

Famines du Liban et de la Syrie : le témoignage du grand-père maternel de Walid Joumblatt




Chékib Arslan (émir druze), préface à L'évolution politique de la Syrie sous mandat (Edmond Rabbath), Paris, Marcel Rivière, 1928, p. XII-XIV :

"Mais revenons aux remarques que suscitent cet ouvrage :

A la page 38, notre auteur fait allusion à un fait historique récent, qui ne laisse pas encore de soulever bien des passions.

« En Syrie, écrit-il, Djemal pacha, un des membres de ce Comité (Union et Progrès), affame le Liban et condamne à la potence les chefs du nationalisme syrien-arabe ».

Djemal Pacha est responsable de l'exécution d'une quarantaine de nationalistes syriens. Sous ce rapport, les horreurs qu'il a commises sont indiscutables.

Mais l'on doit, par respect de la vérité, quelle qu'elle soit, détruire la légende de la famine libanaise, voulue et ordonnée par cet homme. Pendant la guerre, tout l'Empire  ottoman a souffert plus ou moins de la famine. Les provinces, auxquelles leur production de céréales n'était point suffisante, tel que le Liban rocailleux, ont enduré naturellement les plus grandes souffrances. D'autres pays néanmoins, en particulier la région au Mossoul, considérée jusqu'alors comme un des greniers de l'Empire, supporta des misères bien grandes, par suite des conséquences plus immédiates de la guerre (réquisition de bestiaux, raréfaction de la main-d'œuvre, etc). Dans l'est de l'Anatolie, de même, où la population est turque et kurde, les habitants, par centaines de mille, sont morts de faim. En Syrie, tout le monde a souffert de la disette, sauf dans Djebel-Druse où Djemal pacha, par crainte d'indisposer les Druses, n'exerça guère les réquisitions faites ailleurs. On y vendait cependant le rotol (environ trois kilos) de blé, 20 piastres or.

Partout en Syrie, la famine a exercé ses ravages. Le Liban et le littoral en ont souffert de façon atroce. Mais cela ne veut pas dire que les chrétiens de ces deux régions ont seuls supporté ces épreuves. Les musulmans de Tripoli, (où des scènes d'anthropophagie eurent lieu), de Beyrouth et d'autres villes maritimes, ont subi le même sort. Ainsi, les Druses du Liban, qui comptaient 62.000 âmes avant la guerre, sont tombés au chiffre de 48.000 en 1920.

En son for intérieur, Djemal pacha, n'était peut-être pas mécontent de voir ainsi les sujets arabes de l'Empire, affamés. Mais nous, qui étions mêlés de près aux événements d'alors, nous ne pourrons laisser accréditer un chef d'accusation qui n'est pas fondé. En conscience, nous ne pourrions, sachant la vérité, laisser perpétuer cette légende, car la préméditation n'existait pas chez Djemal pacha. En notre qualité, à cette époque, de député de Syrie au Parlement Ottoman, nous fûmes de ceux qui firent le plus de démarches pour adoucir le fléau qui s'abattait sur notre pays.

Sans nous en vanter, nous pourrions dire aujourd'hui que, grâce à l'amitié qui nous liait à Talaat pacha, grand-vizir, nous pûmes faire obtenir de lui, à l'ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, M. Alkusse [Elkus], l'autorisation de faire parvenir à Beyrouth les deux bateaux chargés de vivres, envoyés d'Amérique, à destination des sinistrés du Liban. Nous pûmes même persuader au gouvernement ottoman de confier la distribution de ces vivres au Consulat des Etats-Unis, à Beyrouth, sans ingérence des autorités turques locales.

Grâce aussi à notre intervention, Enver pacha, alors ministre de la guerre, pria le Nonce apostolique à Constantinople de demander au Saint-Père d'intervenir auprès des Puissances de l'Entente, afin de permettre aux secours venus d'Amérique ou d'autre part, d'être déchargés, à Beyrouth. Enver pacha ajouta, que si le Saint-Siège pouvait procéder au ravitaillement des chrétiens du Liban et de la côte, le gouvernement turc lui serait reconnaissant, et même, se disposerait à rembourser le coût des vivres envoyés. L'on voit donc que nous avions fait tout ce qui était humainement possible de faire, pour alléger les souffrances de nos compatriotes. Nous devons dire que la Turquie ne s'y est jamais opposée.

Les Alliés, malheureusement, sous prétexte de l'état de guerre qui existait avec la Turquie, se sont toujours refusés à rompre le blocus des côtes syriennes, malgré les démarches pressantes du Pape en ce sens.

Il est singulier, après cela, de voir certains Syriens et Libanais, dont les parents ont eu à souffrir de la famine, disculper les Alliés de leur attitude pendant la guerre, en prétendant que ces derniers ne pouvaient, de par les lois de la guerre, laisser passer des secours à destination de la Syrie, pays ennemi. Mais lorsque la Belgique fut occupée par l'armée allemande, et que ses récoltes sur pied furent réquisitionnées par l'ennemi, au risque de provoquer la disette parmi la population, les Alliés se hâtèrent de ravitailler les Belges par l'intermédiaire d'une mission internationale, créée de concert avec l'Allemagne. Ce qui évita à la Belgique jusqu'à la fin des hostilités, les horreurs de la faim.

Lorsqu'il s'est agi de la Syrie et du Liban, on objecta naturellement que ce sont des pays ennemis, à tel point qu'en 1917, les Syriens d'Egypte, ayant réuni quelques fonds pour venir au secours de leurs compatriotes en détresse, ne purent jamais faire parvenir ces sommes, les autorités militaires anglaises s'y étant formellement opposées, quoique l'intermédiaire sollicité fut alors la Croix-Rouge internationale. Cet argent ne put être distribué aux nécessiteux de Syrie et du Liban, qu'après l'armistice...

Qu'on nous excuse d'avoir trop longuement insisté sur cette question. Mais nous estimons que la défense de la vérité historique, quelle que soit ses conséquences, est du devoir de l'honnête homme. Nous ne défendons pas ici la Turquie, avec laquelle nous n'avons plus aucun rapport, mais nous voudrions que la lourde responsabilité de la mort affreuse de deux cents mille hommes, soit bien établie..."

Voir également : Première Guerre mondiale : les épidémies (meurtrières) et les famines (d'origine criminelle) dans les territoires ottomans

Epidémies et carence de moyens de transport dans l'Empire ottoman en 1914-1918
 
La tragédie des musulmans d'Anatolie

Le prétendu génocide des chrétiens du Liban durant la Première Guerre mondiale
 
Famine du Mont-Liban : les premiers responsables seraient les maronites eux-mêmes, d'après le patriarche Hoayeck

La révolution jeune-turque et les minorités ethno-religieuses